Avec Besson, une croisade identitaire ciblée sur l'école
Avec la dernière initiative de Besson sur l’identité nationale, l’école se trouve une nouvelle fois au centre du débat et, une nouvelle fois en position d’accusée. Dans un rapport, caricatural et simpliste, remis au ministre en avril dernier, le Haut conseil à l’intégration recommandait que les valeurs et symboles de la république fassent l’objet dans les apprentissages scolaires de davantage d’ « intériorisation », d’ « imprégration », d’ « ostentation », pas moins. Cette approche purement religieuse de l’identité a donc été reprise au bond par Besson avec « l’obligation pour l’ensemble des jeunes français de chanter, au moins une fois par an, le cas échéant après une séance pédagogique sur ce thème, l’hymne national ». Cette extravagante proposition qui ferait d’un cantique obligatoire le fondement de la vie en société montre à elle seule toute la vacuité, tout le dérisoire du concept d’identité nationale.
Contrairement à ce que le ministre voudrait laisser croire, conforté par une opposition de gauche majoritairement aveugle et complaisante et des sondages d’opinion télécommandés, les symboles nationaux ont toujours été présents dans les établissement scolaires, leur apprentissage faisant l’objet d’instructions officielles répétées touchant aux programmes d’histoire et d’éducation civique. Et si selon un sondage Ouest France (01/10/2009), 77% des Français réclament que la Marseillaise ait sa place à l’école, la seule certitude que l’on puisse retirer de ce sondage c’est que 77% des Français sont manifestement très ignorants des réalités scolaires. Mais encore, comme il paraît bien, que le culte de la nation, puisqu’il s’agit d’un culte, n’est manifestement pas en mesure de générer les effets positifs que d’aucuns lui accordent.
Depuis le milieu des années 80 - lorsque le ministre de l’Education nationale s’appelait Chevènement - les injonctions officielles ont obstinément cherché à conforter la place des symboles nationaux à l’école, parallèlement, d’ailleurs, à un repli de l’enseignement de l’histoire sur le récit national, particulièrement dans les programmes du primaire. Si, arrivé à l’âge de 11 ans, l’élève est censé ne rien ignorer du baptême de Clovis, de la chevauchée de Jeanne d’Arc ou de l’émergence d’un état national nécessairement supérieur aux autres, force est de constater qu’avec ce maigre bagage de « héros » et de capitaines, il ne connaît pas grand chose du passé et que le récit mythique qu’on lui a infligé ne lui permet en rien de comprendre le monde dans lequel il vit.
Par contre, la confusion, nullement légitime, entretenue entre citoyenneté et nationalité a eu l’occasion de montrer tous ses effets pervers. Car si l’on ne sache pas que l’apprentissage des symboles nationaux ou le façonnage d’une conscience identitaire aient contribué à l’apparition d’une société plus harmonieuse et plus apaisée, on ne peut guère contester ses effets pervers : le racisme vécu « sans tabou », « déculpabilisé », pour reprendre des expressions à la mode, qui se manifeste en particulier à travers une profonde phobie pour l’Islam et les Arabes, le blocage de l’idée européenne, qui a pourtant assuré à l’Europe plus de soixante ans de paix, le scandale des budgets militaires et des exportations d’armement accepté sans honte par l’opinion publique, l’indifférence aux questions de développement, la confiscation de l’état par un chef auquel on se soumet parce qu’il est le chef, on voit bien que tout cela se développe parallèlement au renforcement d’une identité nationale dont la nature et l’objet, tout en cherchant à promouvoir un sentiment d’appartenance artificiel, restent de créer des fontières pas moins artificielles entre les hommes. Il n’y a pas si longtemps, seule l’extrême-droite osait réclamer, au milieu de réactions indignées, des charters d’émigrés. Aujourd’hui, les charters d’émigrés sont organisés, dans une indifférence quasi générale, par un ministre qui, dans le même temps, est chargé de la promotion de l’identité nationale. Entre le Chevènement ministre de l’Education nationale et ses rodomontades à la Déroulède et un Besson le plus officiellement du monde chargé de la chasse aux émigrés et du culte national, on voit le chemin parcouru en un quart de siècle et le bilan est accablant : avec la vénération obligée sur les bancs de l’école des symboles nationaux, le racisme, la xénophobie, la peur de l’autre, ont fait dans les têtes les ravages que l’on sait.
Les enseignants n’ont sans doute pas suffisamment pris garde au fait que la création d’un ministère aux prérogatives considérables - l’immigration, l’intégration et l’identité nationale – les concernait directement. Le Journal Officiel du 1er juin 2007 précise en effet qu’ « il participe avec les ministres intéressés, à la politique de la mémoire et à la promotion de la citoyenneté et des principes et valeurs de la république ». En matière de mémoire, on a pu apprécier à leur juste valeur les incursions répétées de Sarkozy dans le domaine des historiens et des enseignants – journée Guy Môquet, enfants de la Shoah, discours de Dakar, du Latran etc – initiatives mal venues sur lesquelles il a dû reculer. Selon le principe jamais démenti du sarkozysme selon lequel, toute initiative doit être suivie d’une autre dans le délai le plus court, Besson, à la chasse aux voix d’extrême-droite, s’est lancé à son tour dans une croisade identitaire ciblée sur l’école : si l’on en croit son projet, les préfets se verront attribuer des prérogatives dans la formation civique des enseignants. Et pendant que, côté cour, le préfet dispense ses leçons de civisme, côté jardin, le même préfet organise les rafles brutales, l’enfermement dans les camps et le renvoi des sans-papiers. Ce n’est pas un hasard si, dans l’histoire, les pires idéologies se sont accouplées avec la promotion de l’identité nationale. Reste à savoir si les enseignants se laisseront duper par une manœuvre de basse politique qui n’a pas grand chose à voir avec leur mission éducative.
Source : Journal d'école