Trouvé sur "Rue89"
Mort en prison, Justin, 77 ans, ne savait plus pourquoi il était là
Par Etienne Noël, avocat.
Il s'appelait Justin, il avait 77 ans ; il est mort, comme un chien, seul dans sa cellule du vieux centre de détention de Liancourt dans l'Oise, le 26 novembre 2009 ; il a été retrouvé inanimé, à 23h10 par le surveillant qui effectuait sa ronde, saignant au niveau du visage ; le décès à a été constaté à 23h30.
Ce drame, c'est l'échec désastreux de tous les intervenants qui ont joué un rôle dans la procédure de suspension de peine qui devait aboutir à la remise en liberté de Justin pour raison médicale.
Ce texte a été voté au sein de la loi du 4 mars 2002, dite loi Kouchner, afin de permettre aux personnes détenues dont le pronostic vital est engagé ou dont l'état de santé est incompatible avec la détention de voir la peine qu'elles purgent suspendue pour une durée indéterminée. Le but : leur permettre de finir leur jours en liberté ou de se voir prodiguer des soins jusqu'à retour en meilleure santé.
Justin était âgé, malade, handicapé en fauteuil roulant, sénile ; il ne pouvait plus dire quelle peine il purgeait ; il avait du mal à reconnaître les personnes qui venaient le rencontrer.
L'épreuve des toilettes, à l'autre bout de la cellule
Il comprenait difficilement les explications que je lui donnais afin de lui expliquer que la procédure compliquée qui était en œuvre devait permettre de le remettre en liberté, chez une amie de vingt ans ; à chaque visite, il fallait le lui expliquer à nouveau.
Justin se déplaçait, comme de nombreux autres détenus de Liancourt, en fauteuil roulant ; il ne marchait pratiquement plus, sinon quelques pas dans sa cellule et très lentement, lorsqu'il éprouvait le besoin de se rendre sur les toilettes, à l'autre bout de sa cellule.
Généralement, il y arrivait trop tard, et il appartenait aux codétenus ou aux surveillants de nettoyer.
Il avait besoin d'aide pour tout le reste, soit le reste de la toilette, s'habiller, se déplacer à l'extérieur de sa cellule ainsi que tout ce qui concernait ses repas, à l'exception du geste consistant à porter les aliments à sa bouche.
Malgré tout cela, Justin, à l'issue de l'audience du 10 juillet 2009, devant le tribunal de l'application des peines, n'a pas obtenu la suspension de peine qu'il demandait !
Pour le parquet, nous sommes tous « soumis aux outrages du temps »
Ce jour-là, comme cela m'arrive beaucoup trop souvent, j'ai poussé son fauteuil roulant dans la salle d'audience aménagée en détention, je l'ai installé à côté de moi. J'étais confiant, je me disais que les juges allaient bien voir que la place de Justin n'était pas en prison. Ils allaient bien voir que Justin était incapable d'aligner une phrase compréhensible.
L'administration pénitentiaire avait émis un avis favorable au motif, que j'ai partagé, qu'il n'appartenait pas aux surveillants de nettoyer la cellule tous les jours après les accidents de parcours vers les toilettes.
Malgré ce tableau affligeant, d'une tristesse inouïe, le parquet s'est retranché derrière les expertises pour réclamer le rejet de la requête au motif que « l'âge n'est pas en soi une raison justifiant une remise en liberté » et que nous étions tous « soumis aux outrages du temps » ! (...)
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